C. Bechstein
Fabrication allemande de pianos C. Bechstein.
Les pianos C. Becshtein sont des instruments de grandes renommées. Leur gamme se divise en 2 séries, la série Academy et la série Concert, toutes deux réalisées à 100% en Allemagne. La gamme concert étant la série professionnelle de Bechstein et la gamme Academy, la série grand amateur de bon niveau. C. Bechstein propose aussi deux gammes plus abordables sous le noms de W. Hoffmann et Zimmermann.
C. Bechstein a débuté sa fabrication de pianos en 1853, grâce à ses voyages et rencontres, le fondateur, Carl Bechstein, atteint rapidement un niveau exceptionnel de manufacture de pianos.
Aujourd'hui, les pianos C. Bechstein sont toujours des pianos de prestige parmi les meilleurs du monde.
Les gammes de pianos C. Bechstein
En pianos à queue, C. Beschsetin se décline en deux gammes que sont les modèles Academy et les modèles Concert. On retouve les mêmes gammes concernant les pianos mais une série intermédiaire vient s'immiscer entre les deux pré-citées, il s'agit de la gamme Résidence.
Si la gamme Academy est déjà composées d'instruments formidables, évoluer vers les gammes supérieures, c'est boire du petit lait.
Histoire de C. bechstein
« J’ai simplement eu la chance que Dieu se penche sur mon établi. » Carl Bechstein, 1868
Le patriarche
Berlin 1853.
Friedrich Wilhelm Carl Bechstein, un jeune luthier de vingt-sept ans originaire de Gotha, apparenté à l’écrivain Ludwig Bechstein célèbre notamment pour sa compilation des contes et légendes de Thuringe, décide de vivre son rêve et ouvre son propre atelier dans la capitale prussienne. À cette époque, Berlin ne s’est pas encore remis de la révolution de 1848. Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse ouvert aux idées romantiques, n’a pas respecté ses engagements : au lieu d’octroyer une constitution libérale à ses États, il a introduit un droit de vote censitaire qui classifie ses sujets selon trois classes distinctes. Quant à son frère Guillaume (qui lui succèdera et deviendra l’empereur Guillaume Ier), on l’appelle « le prince aux canons » depuis qu’il a écrasé dans le sang la révolte de Bade en 1849. Le Parlement de Francfort, qui se réunissait dans l’église Saint-Paul, est dissout depuis belle lurette, tandis que s’éloigne l’espoir d’une Allemagne unifiée : tous les États germaniques — qu’il s’agisse de la Saxe, de la Hesse ou de la minuscule principauté de Lippe-Detmold — végètent, l’essor de leur économie étant freiné par des barrières douanières. Dans un tel climat socio-économique, il est compréhensible que beaucoup d’Allemands choisissent de partir au Nouveau Monde, principalement aux États-Unis. Certains veulent échapper aux persécutions politiques, mais la plupart des émigrants franchissent l’Atlantique simplement pour ne pas mourir de faim, ou du moins trouver de meilleures conditions de vie. Parmi les personnages célèbres qui quittent l’Allemagne mais restent en Europe, citons Richard Wagner, réfugié à Zürich pour échapper au mandat d’arrêt lancé contre lui après les événements de 1848, ou encore le poète Heinrich Heine, qui vit à Paris dans une « crypte avec un matelas » et doit se résoudre à voir l’Allemagne vivre « un conte en hiver », c’est-à-dire devenir progressivement un archipel d’États rétrogrades.
Contexte Historique
Bien que l’époque soit assez désespérante, des idées nouvelles voient le jour et sont portées par l’esprit d’entreprise. Krupp dirige depuis un certain temps des aciéries à Essen, tandis que Borsig exploite à Berlin une fonderie en pleine expansion. Un esprit nouveau s’affirme : c’est le temps de l’industrie lourde, des hauts-fourneaux et des locomotives à vapeur. L’essor de l’industrie est toutefois freiné par la bureaucratie omniprésente et la vieille aristocratie jalouse de ses prérogatives.
En 1854, le royaume de Hanovre adhère enfin à l’Union douanière initiée par la Prusse trois décennies auparavant. S’il s’agit bien là d’un progrès économique, les progrès sociaux restent très en retard puisque le travail des enfants n’est toujours pas aboli : une loi prussienne de 1854 s’est contentée de relever de neuf à douze ans l’âge minimal pour travailler.
L’œuvre du peintre Adolph Menzel permet de se faire une idée assez précise des bouleversements de l’époque, même s’il les reflète pour ainsi dire en négatif. Faisant preuve d’une grande ouverture d’esprit et d’un grand don d’observation du monde dans lequel il vit, Menzel peint surtout des paysages, des portraits et des tableaux de genre jusqu’au début des années 1850. Son sujet de prédilection est alors Frédéric II, qu’il représente à cheval, jouant de la flûte ou en compagnie du peintre Antoine Pesne. En 1847, Menzel peint toutefois un tableau figurant le chemin de fer de Berlin à Potsdam, ainsi qu’un autre représentant deux hommes disposant du droit de vote. Vient ensuite une remarquable esquisse figurant le duo formé par la pianiste Clara Schumann et le violoniste Joseph Joachim (1854). Ce n’est cependant que dans les années 1870 que Menzel se fait le chroniqueur de la révolution industrielle, en particulier avec un tableau célèbre : Le Laminoir. L’absence ou la rareté de documents sont toutefois elles aussi révélatrices d’une époque. Ainsi, les esquisses du peintre qui figurent des étudiants participant à une retraite aux flambeaux peuvent-elles se lire comme une allusion discrète aux barricades et aux incendies que Berlin connut en 1849.
Bref, l’année 1853 n’est pas vraiment le moment idéal pour un luthier qui veut se mettre à son compte. On ignore combien d’artisans courageux, mais écrasés de dettes, doivent cette année-là dire adieu à leurs rêves et mettre la clé sous la porte.
1850 : Carl Bechstein ouvre une manufacture au cœur de Berlin, près du « forum Fridericianum »
Berlin en plein essor
Néanmoins, Berlin est alors une capitale jouissant d’un certain prestige, même si la ville n’est pas encore la métropole culturelle qu’elle est appelée à devenir. Plusieurs décennies auparavant, au plus fort de l’époque romantique, on y a vu se concrétiser l’idéal visionnaire d’une « Athènes sur la Spree », qui correspondait à un projet politique : tandis que le Paris napoléonien s’inspirait de la Rome antique, Berlin voulait devenir la nouvelle Athènes, c’est-à-dire un haut lieu des arts, des sciences, de la poésie et de la philosophie. En réaction à l’hégémonie de l’empire français, le scientifique Humboldt avait alors affirmé : « La science est la clé du pouvoir ». L’idée est toujours d’actualité au milieu du XIXe siècle — et le reste jusqu’à nos jours.
D’autre part, Berlin attire depuis longtemps les nombreux musiciens qui parcourent l’Europe en tous sens. Si la bourgeoisie locale n’aime rien tant que la musique, c’est assurément parce qu’elle y voit une renaissance de Cythère, un refuge dans un climat politique orageux. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’elle s’enthousiasme pour un instrument toujours plus perfectionné et offrant des possibilités d’apprentissage de la musique on ne peut plus intéressantes : le piano.
C’est dans ce Berlin que Carl Bechstein est arrivé en 1846 (ou 1848, selon les sources). Il a tout d’abord travaillé dans l’atelier de Gottfried Perau, situé sur la Hausvogteiplatz, c’est-à-dire en plein centre ville. Tout comme Kisting, Perau jouit à Berlin d’une solide réputation de facteur de pianos traditionnel. Ce n’est en aucun cas un bricoleur à la recherche de solutions d’avant-garde, contrairement à Theodor Stöcker par exemple, dont les pianos à mécanique suspendue et clavier relevable sont encore surprenants aujourd’hui.
Bien qu’il soit nommé chef de l’atelier Perau à l’automne 1848, Bechstein quitte l’entreprise peu de temps après. Il se rend à Londres à l’été suivant, puis à Paris où il se perfectionne auprès de deux grands facteurs de pianos : le génial Jean-Henri Pape, originaire de Sarstedt, et Jean-Georges Kriegelstein, Alsacien dont la production connaît un énorme succès. Si le premier, qui a déposé quelque cent-vingt brevets, impressionne Bechstein par son esprit inventif, le second lui permet de se familiariser avec la gestion d’entreprise et les pratiques commerciales de l’époque. Notons que Kriegelstein doit sa réussite à une innovation sensationnelle qui répond parfaitement aux exigences du marché et qu’il commercialise de manière professionnelle depuis 1842 : un piano droit haut de 130 centimètres, puissant, particulièrement solide et offrant des registres bien équilibrés.
La marque Érard est déjà très célèbre lorsque Carl Bechstein séjourne à Paris. Parmi les nombreuses innovations du légendaire Sébastien Érard, citons seulement la mécanique à répétition dont s’inspirent encore les pianos modernes. Tout amateur de musique sait alors que Franz Liszt est un inconditionnel des pianos Érard. Carl Bechstein rencontre-t-il Pierre Érard, le neveu de Sébastien ? On l’ignore, mais il est par contre certain que le jeune Allemand est parfaitement conscient de l’importance de la grande marque et de son envergure mondiale. Jusqu’à sa mort en 1855, Pierre Érard, qui dirige l’entreprise familiale depuis 1831, va s’efforcer de consolider son empire : ses deux manufactures, situées à Paris et Londres, produisent environ 2500 pianos par an au milieu du XIXe siècle ; la salle Érard est alors un haut lieu de la vie culturelle parisienne ; et le château de la Muette, propriété de la famille depuis 1820, attire la haute société de la capitale. On peut supposer que Carl Bechstein, impressionné par cette réussite, conçoit alors le projet de faire aussi bien. De fait, dans les décennies suivantes, il va supplanter Érard en tant que principal facteur de pianos en Europe.
Le personnage reste toutefois assez mystérieux. Nullement imbu de sa personne, il ne tient aucun journal personnel dans sa jeunesse et ne publiera pas ses mémoires lorsqu’il vieillira. Les photos dont nous disposons montrent toutefois un homme sûr de lui et d’une stature imposante. L’une d’entre elles le représente debout, accoudé à l’un de ses pianos, avec un manteau de style romantique posé sur ses larges épaules. Un tel personnage ne passe assurément pas inaperçu dans un salon parisien …
Revenu à Berlin en 1852, Carl Bechstein devient gérant de la manufacture Perau mais retourne à Paris dès l’année suivante pour diriger l’entreprise Kriegelstein. Il n’y reste toutefois que quelques mois : serait-ce par amour pour une certaine Louise Döring, originaire de Straussberg dans le Brandebourg, qu’il épousera en 1856 ?
Carl Bechstein s'émancipe
Toujours est-il que le jeune homme revient bientôt s’installer définitivement à Berlin. Il travaille à nouveau chez Perau, dont les ateliers se trouvent au numéro 56 de la Behrenstrasse. Le patron ayant mis à sa disposition l’étage supérieur de la manufacture, Bechstein y fabrique ses propres pianos à partir du 1er octobre 1853, tout en continuant à diriger les ateliers Perau
Ici encore, on en est réduit à faire des suppositions. Carl Bechstein a-t-il décidé de se fixer à Berlin parce qu’il savait que Gottfried Perau lui permettrait de se mettre à son compte parallèlement ? Doit-il franchir le pas car son patron refuse de modifier sa production en acceptant les nouvelles idées ramenées de Paris ? Bechstein n’a-t-il pas d’autre solution pour fabriquer le piano moderne qu’attendent les musiciens de l’époque ? Quoi qu’il en soit, il s’agit probablement là d’un gentlemen’s agreement entre les deux hommes. Car si Bechstein n’hésite pas à appliquer son nom sur les instruments qu’il fabrique dès 1853, son entreprise ne semble pas avoir d’existence légale avant 1856, date figurant sur des documents ultérieurs.
Un coup d’œil sur un plan de Berlin indique que l’atelier Bechstein est situé à un endroit stratégique de la capitale prussienne : la Behrenstrasse, dans laquelle se trouve le Metropoltheater (rebaptisé « Komische Oper » en 1946), est parallèle à l’avenue Unter den Linden et perpendiculaire à la Chalottenstrasse et la Friedrichstrasse ; l’atelier est ainsi à proximité non seulement de l’Opéra, de la porte de Brandebourg et du Gendarmenmarkt — place accueillant la taverne Lutter & Wegener jadis fréquentée par l’écrivain romantique E.T.A. Hoffmann —, mais aussi de la Leipziger Strasse, où habitent la famille du musicien Félix Mendelssohn ainsi que de riches Berlinois cultivés qui, lorsqu’ils veulent aller se promener sur l’avenue Unter den Linden, doivent obligatoirement traverser la Behrenstrasse. On peut donc penser que Carl Bechstein n’a pas choisi au hasard de s’implanter dans ce quartier…
Courage, créativité et persévérance : trois qualités de la famille Bechstein
Divers documents montrent par ailleurs que ses ancêtres avaient eux aussi un caractère volontaire et pratique. Un article publié dans le Gothaisches Tageblatt en 1926 à l’occasion du centenaire de la naissance du fondateur de la marque indique ainsi que la famille Bechstein est issue de paysans et artisans ayant vécu dans divers villages et villes de Thuringe, notamment Laucha, Langenhain, Waltershausen et Ohrdruf. L’article précise aussi que cette famille a toujours eu la fibre musicale, ce qui n’a rien d’étonnant si l’on garde présent à l’esprit que la Thuringe est une région d’Allemagne où la musique a traditionnellement joué un rôle important. On y lit également qu’un certain Johann Matthäus Bechstein, qui avait étudié la théologie puis les sciences naturelles, fonda une école de sylviculture à Waltershausen et dirigea ensuite l’académie forestière de Dreissigacker/Meiningen. Son neveu, Ludwig Bechstein, publia un recueil de contes qui contribua à populariser le Moyen Âge allemand, au point que Richard Wagner devait s’en inspirer pour son Tannhäuser. Nommé bibliothécaire par le duc de Saxe-Meiningen et pourvu du titre de conseiller de la Cour — forme commune de sponsoring au XIXe siècle —, Ludwig Bechstein mourut à Meiningen en 1860.
Ce dernier comptait parmi ses cousins le père de Carl Bechstein, un coiffeur-perruquier installé à Laucha qui jouait de l’épinette durant ses loisirs. Ayant réussi à se mettre à son compte grâce à son travail acharné, il mourut en 1831 à l’âge de quarante-deux ans, laissant derrière lui trois enfants dont Carl, le cadet, avait seulement cinq ans. En 1831, sa veuve se remaria avec Johann Michael Agthe, chantre de l’église de Dietendorf, qui semble avoir été sévère avec sa propre fille et les trois enfants de sa nouvelle épouse. Il permit néanmoins à Carl de suivre des cours de violon, contrebasse et piano, avant de l’envoyer en apprentissage à Erfurt auprès du facteur de pianos Johann Gleitz en 1840. Émilie, la sœur aînée de Carl Bechstein, était probablement déjà fiancée à Gleitz, mais leur mariage ne fut célébré qu’en 1844.
Durant les quatre années de son apprentissage, Carl dut supporter les colères de Gleitz qui, en dépit de son alcoolisme, semble avoir été un bon artisan. On ne peut donc pas dire que le fondateur du groupe Bechstein ait bénéficié d’une enfance ni d’une adolescence particulièrement heureuses. Dès lors, il n’est pas surprenant que ses contemporains l’aient décrit comme quelqu’un d’exceptionnellement sérieux pour son âge, mais néanmoins aimable et distingué. On sait également qu’il était très économe puisqu’il racontait lui-même que, lorsqu’il quitta Dresde, où il avait travaillé à la manufacture Pleyl, il fit tout le chemin jusqu’à Berlin pieds nus afin de ne pas user ses souliers. De plus, Carl Bechstein consacrait tout son temps libre à l’étude. C’est ainsi que, lorsqu’il dirigeait les ateliers Perau, il mit à profit ses rares heures de loisirs pour apprendre le français.
Pourvu d’un caractère bien trempé et confiant dans ses forces physiques, le jeune Bechstein avance ainsi de manière résolue sur la route qu’il s’est tracée. Elle va le mener, comme on l’a vu plus haut, de Berlin à Paris, puis de nouveau à Berlin, dans le petit atelier de la Behrenstrasse où il va, durant l’année 1853 et en l’espace d’un trimestre seulement, fabriquer deux premiers instruments à son idée. Par pure coïncidence, c’est également en 1853 que Ludwig Bechstein publie son chef-d’œuvre : Le Livre des contes, qui contribue également à la notoriété du patronyme dans les cercles cultivés de la société berlinoise.
Afin de renforcer ladite notoriété, Bechstein ne manque pas de faire jouer les relations qu’il a nouées avec de nombreux artistes lorsqu’il travaillait chez Perau. Citons en particulier Theodor Kullak, professeur de piano de la famille royale de Prusse, qui ne tarit pas d’éloges pour les premiers instruments fabriqués par Bechstein. Ancien élève de Carl Czerny et affilié aux « virtuoses classiques », Kullak est un personnage influent. En 1850, il a fondé avec le violoniste Julius Stern et le compositeur Adolf Bernhard Marx une « école de chant, piano et composition » qui deviendra ultérieurement le Conservatoire Stern.
D’un point de vue purement économique, le choix de Berlin comme site de production est parfaitement judicieux. La Prusse est alors le plus grand des États allemands, ce qui n’est pas sans importance à une époque où chaque souverain germanique prélève de manière souvent arbitraire des droits de douane sur les marchandises devant être vendues sur son territoire, ce qui freine considérablement les échanges. La Prusse ayant d’autre part initié l’Union douanière précédemment évoqué, les entreprises implantées à Berlin jouissent alors d’avantages commerciaux considérables.
Autre facteur favorable pour Carl Bechstein : on assiste au milieu du XIXe siècle à une répartition progressive des tâches dans la facture de pianos, avec l’apparition d’entreprises spécialisées dans la fabrication de mécaniques pour instruments droits ou à queue. Citons notamment : J.C.L. Isermann, qui a ouvert la première usine de ce type à Hambourg en 1842 ; Charles Gehrling et Henry Schwander, actifs à Paris depuis 1844 environ ; l’entreprise Morgenstern et Kontrade fondée à Leipzig en 1846 ; et la société Lexow, qui produit des mécaniques à Berlin depuis 1854, c’est-à-dire seulement un an après que Bechstein eut fabriqué son premier piano. Toutes ces entreprises ont en commun de standardiser leur production, ce qui leur permet de fabriquer des mécaniques à des prix réduits.
Carl Bechstein a donc bien calculé son coup. D’autant plus qu’il va développer ses relations avec les acteurs de la vie culturelle berlinoise. On a déjà mentionné à ce sujet Theodor Kullak. Vient bientôt s’y ajouter un jeune pianiste originaire de Dresde, qui a étudié auprès de Franz Liszt et se lance dans une carrière appelée à devenir légendaire : Hans von Bülow.
Tandis que Bechstein rabote, encolle et laque ses deux premiers pianos, Bülow joue dans quelques lointains châteaux de province et, avec un peu de chance, dans la résidence d’un des nombreux princes allemands de l’époque. Bien qu’il jouisse d’une certaine notoriété, il est encore largement dépendant du soutien financier que sa mère lui accorde. C’est un pianiste brillant attaché à la qualité du son, mais peu intéressé par la fabrication des pianos. Afin d’améliorer son ordinaire, il arrive à Berlin en 1855 pour succéder à Kullak en tant que professeur de piano à l’École de chant, piano et composition déjà mentionnée. Il habite alors « chez Adolf Bernhard Marx, Behrenstrasse n°4, deuxième étage », c’est-à-dire à proximité immédiate du magasin Perau et de l’atelier Bechstein.
Inspiré par les grands pianistes de son temps
En avril 1855, Hans von Bülow indique dans une lettre à Liszt, son vénéré maître, que les pianistes berlinois souffrent d’un « manque cruel d’instruments qui seraient seulement passables ». Bülow mentionne les pianos Stöcker, alors très en vogue et dont Kullak est le représentant à Berlin, estimant qu’ils sont « les plus détestables au monde », d’une qualité bien inférieure à celle des instruments fabriqués par Perau. Il indique également que pour un concert donné à la demande de l’Association Gustave-Adolphe, organisme caritatif protestant, il a eu le choix entre un Perau et un excellent piano Klemm, marque fabriquée à Düsseldorf et dont Clara Schumann ne tarit pas d’éloges. Si cette lettre ne mentionne pas Bechstein, c’est probablement parce que Carl ne fabrique pas encore de pianos à queue de concert en 1855.
Bülow et Bechstein sont tous les deux au début de leur carrière en cette année 1855 : le premier est alors âgé de vingt-cinq ans, le second en a quatre de plus. L’année suivante, Bechstein fabrique un premier instrument de concert. Selon certains documents, ce piano serait le centième, ce qui semble fort improbable au vu d’une production encore balbutiante et puisqu’on sait que Bechstein fabriquera au total cent-soixante-dix-neuf instruments jusqu’en 1859. On est donc en droit de penser qu’il a choisi un chiffre rond pour son premier piano à queue de concert et s’est efforcé de « combler le vide » des numéros de série dans les mois suivants.
L’instrument que Carl Bechstein confie à Hans von Bülow est doté des dispositifs les plus modernes de l’époque. De plus, il est très solide grâce à de nombreux renforts métalliques, de sorte que Bülow enchaîne les succès sur scène avec ce piano dès 1857. Il convient de remarquer que l’année précédente, il avait déjà joué en public sur un Bechstein — probablement le second piano à queue de Carl, fabriqué en 1854, qui n’était pas encore un instrument de concert et n’avait rien de bien révolutionnaire — et qu’il donnait souvent des récitals dans des salons privés, jouant alors sur des pianos droits. On peut donc avancer que même avant de rencontrer le succès, Bülow avait déjà probablement joué sur des instruments fabriqués par celui dont il allait devenir le mentor.
Un concert décisif est donné en janvier 1857. Bülow y joue notamment la Sonate en si mineur de Liszt. Il semble que ce soit là une première mondiale, bien que la partition de l’œuvre ait été publiée chez Breitkopf & Härtel trois ans auparavant. Ce concert déclenche une vive polémique dans la presse et Bülow prend publiquement position pour défendre l’œuvre de Liszt. Son attitude n’est pas totalement étrangère au fait qu’il est alors fiancé à Cosima Liszt, fille du compositeur, qui deviendra sa femme à l’automne 1857 — et épousera ensuite Richard Wagner. Nonobstant les liens familiaux qui l’attachent à Liszt, Bülow est un fervent partisan de l’œuvre de son ancien maître, et souligne que seul l’instrument d’exception fabriqué par Carl Bechstein lui a permis d’en interpréter toutes les subtilités.
Lors de ce concert mémorable, le piano à queue utilisé par Bülow est propulsé dans la sphère Liszt/Wagner, ce qui ne va pas manquer d’une part de dynamiser les ventes de Bechstein, d’autre part de jouer un rôle capital dans le développement de la philosophie de l’entreprise. De fait, la Sonate en si mineur est un morceau très éprouvant non seulement pour le pianiste, mais aussi pour son instrument, notamment lorsqu’on joue les octaves du final. Authentique représentant de l’école Liszt, Bülow met en jeu la puissance brute du bras et du poignet, ce qui le distingue nettement des grands pianistes du début de l’ère romantique, célèbres avant tout pour l’agilité de leurs doigts.
Esprit d’innovation
Carl Bechstein s’efforce dès lors de fabriquer des instruments de concert compatibles avec cette nouvelle conception très émotionnelle de la musique. Ce qui ne l’empêche pas de saisir l’air du temps et de fabriquer des pianos droits parallèlement. Il affirme ainsi son modernisme car le public berlinois de l’époque, très conservateur, favorise encore pour un temps les pianos carrés. De fait, ce type d’instruments est plus décoratif dans un salon et génère un son qui se diffuse très harmonieusement. Dans les maisons bourgeoises de l’« Athènes sur la Spree », il est en concurrence avec le piano pyramidal, qui nécessite une grande hauteur de plafond. Le piano droit, par contre, a encore une image assez « prolétarienne ». Carl Bechstein, qui a compris que l’avenir lui appartient, affirme son caractère avant-gardiste dès 1853 en pausant fièrement pour un photographe, accoudé à son premier piano droit à cordes croisées d’une hauteur atteignant tout juste 120 centimètres.
Mais revenons au concert sensationnel donné avec un piano à queue en janvier 1857. Dès le lendemain, Bülow envoie une lettre à Liszt dans laquelle il indique qu’il a joué sur un instrument fabriqué par « un certain Bechstein », qui surpassait nettement les pianos Érard. Trois semaines plus tard, dans une autre lettre à Liszt, le même Bülow se plaint que le piano en question a été vendu et qu’il lui faut en trouver un autre pour un concert qu’il doit donner à Leipzig — La coopération Bechstein/Bülow est née et ne se démentira plus jusqu’à la mort des deux hommes.
Un génie du marketing
Outre les innovations technologiques, Carl Bechstein va également faire sensation en développant de nouvelles techniques de marketing, inspirées de celles déjà pratiquées par Érard à Paris. Il va en effet tisser des liens étroits avec les artistes de son temps, au premier rang desquels figure Hans von Bülow, naturellement.
L’année 1856 avait été riche en événements pour Bechstein : il s’était marié, avait agrandi ses ateliers de la Behrenstrasse et engagé du personnel, puisque son entreprise avait désormais une existence légale. Un événement majeur avait de plus eu lieu à l’automne, lorsqu’il assistait à un concert donné par Liszt à Berlin : le maestro avait joué sur un piano Érard, dont les cordes s’étaient cassées les unes après les autres sous l’effet d’un jeu particulièrement vigoureux. Ce qui avait convaincu Bechstein de la nécessité de fabriquer un instrument véritablement moderne, capable de résister à un tempérament aussi fougueux que celui de Liszt.
De plus, tous ces événements avaient eu lieu alors que l’idéal musical évoluait de manière radicale. Dès 1849, Liszt avait commencé à composer pour l’Orchestre de Weimar des poésies symphoniques aussi raffinées qu’audacieuses. Et en 1841, Aristide Cavaillé-Coll avait reconstruit l’orgue de la basilique de Saint-Denis, instrument remarquable en ce qu’il offrait tous les registres de l’orchestre français et constituait ainsi l’archétype de l’orgue romantique. (On est en droit de supposer que Carl Bechstein avait eu l’occasion d’apprécier l’instrument lors de son séjour à Paris.) Le génie novateur de Cavaillé-Coll était tel que dans les années 1850, l’empereur Napoléon III confia au facteur d’orgues la réalisation d’autres instruments, notamment pour l’église de la Madeleine. Rappelons qu’à partir de 1858, l’organiste cette église avait pour nom Camille Saint-Saëns, musicien dont les improvisations spectaculaires attiraient le tout-Paris.
Friedrich Ladegast, le plus grand facteur d’orgues allemand du XIXe siècle, formé par Cavaillé-Coll, avait rénové l’orgue de la cathédrale de Merseburg en 1855. Inspiré par cet instrument impressionnant doté de quatre-vingt-un registres, Franz Liszt avait révisé la fantaisie et fugue sur le choral Ad nos, ad salutarem undam, ainsi que le Prélude et fugue sur un thème B-A-C-H, ces deux œuvres étant interprétées pour la consécration de l’orgue. Liszt, parfaitement conscient du rôle joué par cet instrument dans l’évolution du son romantique, eut souvent l’occasion d’écouter son collègue Saint-Saëns sur la galerie de la Madeleine. Il possédait d’autre part un piano spécial, célèbre dans l’Europe entière pour son originalité : doté de trois manuels et d’un « clavier à pieds », cet instrument avait été fabriqué à Paris par Alexandre Père et Fils en associant un harmonium et un piano à queue Érard. Dans une lettre envoyée en juillet 1855 au violoniste viennois Joseph Hellmesberger, Liszt indique que l’instrument, fabriqué selon ses instructions, se caractérise par « une sonorité, une puissance et des effets particulièrement riches et de grande qualité », et qu’il réalise « une synthèse harmonieuse entre l’orgue et le piano ».
On voit ainsi qu’en l’espace de quel-ques années, la musique se transforme profondément tandis que les fabricants d’instruments suivent le mouvement. Carl Bechstein n’est pas le seul à saisir l’esprit du temps, mais il va connaître un grand succès en offrant aux musiciens les pianos qui correspondent exactement au nouvel idéal musical. Doté d’une oreille très sensible depuis sa plus tendre jeunesse, il est en mesure de fabriquer ce que son ami Bülow appelle le « piano Bechstein au son coloré ».
Un piano s’impose sur le marché
Répondre au succès rencontré pose cependant un problème logistique, puisqu’il faut transporter les pianos à queue là où Bülow donne ses concerts. Ici encore, Bechstein bénéficie des progrès techniques de l’époque, puisque le réseau des chemins de fer est alors en pleine expansion. Fin novembre 1857, Bülow peut ainsi écrire à son ami Alexander Ritter, qui habite Stettin et auquel il a promis de donner un concert le 1er décembre suivant : « Bechstein est à mon avis le meilleur facteur de pianos à queue d’Allemagne, bien qu’il n’en ait produit que trois jusqu’à présent. Lorsque je me suis empressé auprès de lui, il avait déjà expédié l’instrument par chemin de fer, de sorte que celui-ci attend maintenant à la gare de Stettin ». Bechstein, inconnu du grand public, est certes un nain par rapport à Érard puisqu’il n’a encore fabriqué que trois pianos à queue, mais il fait déjà preuve d’un dynamisme exceptionnel en matière de marketing et de service après-vente.
Une lettre que Bülow lui envoie de Paris le 6 mars 1860 met en évidence les difficultés de commercialisation liées aux barrières douanières entre Berlin et Vienne : « Cher Monsieur, cher ami, mon épouse vous a récemment prié de bien vouloir me fournir l’un de vos merveilleux pianos à queue pour le concert que je dois donner à Vienne le 25 mars prochain. Ma motivation était moins la volonté égoïste d’ainsi mieux briller sur scène qu’avec un Bösendorfer ou un Streicher, que l’ambition — à laquelle vous n’avez toutefois pas encore souscrit — de contribuer à mieux faire connaître à l’étranger votre nom grâce aux pianos remarquables qui y sont associés. Qu’il me soit permis de vous parler franchement. Il ne me viendrait pas à l’idée de nier qu’un piano sortant de vos ateliers soit plus à même d’exprimer mon humble talent qu’aucun autre instrument de fabrication allemande. Toutefois, vous concevrez facilement que je me mettrais ainsi à dos, outre les ennemis que j’ai déjà en nombre suffisant à Vienne, toute la meute des facteurs de pianos de l’empire autrichien. Ces considérations ne m’empêcheront cependant pas de mener à bien la réalisation d’une idée à laquelle je trouve un certain charme. À savoir contribuer à ce que votre nom acquiert, dans toute l’Allemagne, la notoriété dont jouissait Streicher il y a quelques décennies et celle dont jouit encore aujourd’hui Érard dans le monde entier. Les inconvénients pécuniaires de mon plan (que vous énumérez dans votre courrier) semblent d’ailleurs dépasser largement les avantages que la réputation de votre firme pourrait en retirer. Incompétent en la matière, je ne me prononcerai pas à ce sujet, bien que je sois volontiers prêt à prendre à ma charge les frais de transports et de douane dans la mesure où mes moyens le permettraient. Il n’en reste pas moins que je suis fort désappointé des difficultés que mon projet rencontre. Ce qui ne m’empêchera toutefois nullement de continuer à accorder à vos produits l’admiration dont ils ont toujours bénéficié jusqu’à présent ». Cette lettre souligne que Bülow dépense autant d’énergie à faire la publicité des pianos Bechstein qu’il en met au service des compositions de Liszt et Wagner — Et cela parce que le son Bechstein et le nouvel idéal musical ne font qu’un dans son esprit.
1860 - 1890
Un événement capital pour l’avenir de la jeune entreprise a lieu le 6 octobre 1860, lorsque Franz Liszt, le maître incontesté du piano moderne, achète son premier piano à queue Bechstein. Cet instrument, qui porte le numéro de série 247, apparaît dans les registres de l’entreprise avec une mention empreinte d’austérité prussienne : « Vendu au maître de chapelle Liszt, Weimar ».
À la fin de l’année 1860, Carl Bechstein a vendu au total quelque trois cents pianos, ce qui est peu face à ses concurrents : c’est moins que Feurich ou Blüthner, deux fabricants de Leipzig, le dernier ayant déjà vendu 2500 instruments en 1853 ; quant à la manufacture Steinway, qui a commencé à produire à Braunschweig et continue à New York à partir de 1853 avec le numéro de série 483, elle a déjà livré quelque trois mille pianos à la même époque.
Le succès que Bechstein rencontre dans les premiers temps est ainsi de nature moins commerciale qu’artistique et esthétique, mais c’est dans l’ordre des choses puisque l’ambition du facteur de pianos est avant tout de créer un son nouveau. C’est ce que confirme une lettre que Bülow envoie à Liszt à l’automne 1860, dans laquelle il précise avoir joué la Sonate en si mineur à Leipzig sur « un Bechstein ultrasublime ». Continuant sur cette voie, les pianos Bechstein et leur son bien particulier joueront un rôle majeur dans l’évolution de la musique durant les décennies suivantes, puisque de nombreux compositeurs vont choisir ces instruments pour s’exprimer.
Un autre événement important à lieu deux ans plus tard, lors de l’Exposition universelle de Londres organisée en 1862 : Carl Bechstein remporte plusieurs médailles face à ses concurrents britanniques, pourtant favorisés puisqu’ils sont sur leur terrain. Le jury justifie sa décision de la manière suivante : « Les instruments Bechstein se caractérisent par une éminente fraîcheur, un son libre, un toucher agréable et des registres équilibrés. Ils peuvent par ailleurs résister au jeu le plus vigoureux ». Un rapport officiel de la Commission spéciale de l’Union douanière allemande précise quant à lui : « C. Bechstein, fournisseur officiel de Sa Majesté le roi de Prusse, a fondé son entreprise en août 1856. En l’espace de seulement six ans, il a atteint des sommets tels qu’il emploie maintenant quatre-vingt-dix ouvriers et fabrique environ trois cents instruments par an, dont cent-quarante pianos à queue, qu’il exporte en Amérique, Asie, Angleterre et Russie. Il a présenté à Londres deux excellents pianos à queue . […] Nous avons constaté avec plaisir que ces instruments ont enthousiasmé le public londonien, ce qui nous permet d’espérer qu’ils vont bien se vendre en Angleterre ».
En ces temps où le piano trouve sa forme définitive, chaque fabricant s’efforce de fidéliser les grands interprètes à ses produits. Bülow, qui est souvent d’une franchise désarmante, bénéficie à Vienne d’attentions on ne peut plus délicates de la part de Ludwig Bösendorfer, fournisseur de la Cour impériale. Lorsqu’il séjourne en Russie, il joue sur un piano Becker, célèbre fabricant de Saint-Pétersbourg, qu’il apprécie au point d’en vanter le son et la mécanique même devant Carl Bechstein. Bülow fait aussi l’objet de plusieurs avances de la part de Theodor Steinweg, mais sentant que le fabricant de Braunschweig cherche à l’accaparer après qu’il eut fait l’éloge de son piano à queue dans la foulée d’un concert donné à Berlin, il prend ses distances et affiche publiquement sa préférence pour le « piano Bechstein au son coloré », tout en témoignant son profond respect pour la marque concurrente.
Les pianos Bechstein et leur son bien particulier jouent un rôle majeur dans l’évolution de la musique durant les décennies suivantes.
La qualité s’impose
L’entreprise fondée par Carl Bechstein commence véritablement son ascension au début des années 1860. La manufacture de Perau sise Johannisstrasse 4 étant mise en vente après la mort du facteur de pianos en 1861, Bechstein l’acquiert et l’agrandit bientôt en achetant deux terrains adjacents qui s’étendent jusqu’à la Ziegelstrasse. L’entrepôt reste toutefois dans la Behrenstrasse jusqu’en 1867, date de son transfert au numéro 5 de la Johannisstrasse. Alors que Bechstein a emprunté de l’argent pour financer ces opérations immobilières, un incendie se déclare, cause de graves dommages et menace jusqu’à l’existence de l’entreprise. L’intervention d’amis fidèles, notamment Hans von Bülow, permet toutefois de redresser la situation. Dans une lettre adressée à Bechstein le 24 août 1866, Bülow indique ainsi : « Je n’ai pas besoin actuellement de ces deux mille thalers. Pour l’amour du Ciel, garder cette somme et faites-en bon usage, jusqu’à ce que le diable s’en aille ».
Un coup d’œil dans le catalogue Bechstein de l’année 1865 permet d’apprécier l’importance de la somme prêtée par Bülow : un « piano à queue de concert de huit pieds, doté d’une mécanique à déclenchement continu, de repose-cordes et de poutres sonores » coûte alors 700 thalers de Prusse ; l’acheteur doit débourser 450 thalers pour un quart-de-queue et entre 230 et 280 thalers pour un piano droit. Tous ces prix s’entendent sans l’emballage dans « une caisse en bois solide pourvue de vis », que l’entreprise facture sept ou huit thalers selon le modèle.
Carl Bechstein reste généreux en dépit du coup dur que représente l’incendie. Il faut dire que grâce à Bülow, ses pianos jouissent désormais d’une réputation d’excellence. Ainsi, lorsque Wagner tombe en disgrâce à Vienne et doit venir se réfugier à Munich auprès du roi Louis II de Bavière en mai 1864, Bechstein lui offre un piano à queue pour son anniversaire. Dans la lettre de remerciements envoyée à Berlin le 25 mai, le maestro indique notamment : « Il y a trois ans, alors que revenu d’un premier exil je séjournais brièvement chez mon ami Liszt à Weimar, j’ai par hasard découvert un instrument dont la voix cristalline m’a charmé au point que j’ai chargé mon cher Hans von Bülow, qui souhaitait alléger la tristesse des adieux, de bien vouloir veiller à ce qu’un instrument similaire pusse égayer mon nouveau séjour ».
Le « cher Hans von Bülow » ne savait pas alors que sa femme Cosima et Richard Wagner s’étaient promis « de s’appartenir exclusivement l’un à l’autre » lors d’une rencontre à Berlin à l’automne précédent. Le 10 avril 1865 naissait à Munich Isolde von Bülow, le premier enfant de Cosima et Richard Wagner tandis que le 10 juin suivant, Hans dirigeait, à la demande de Wagner et toujours à Munich, la première de l’opéra Tristan et Iseult (« Isolde » en allemand).
Richard Wagner, un nouvel ami
Fin 1864, Bechstein envoie à Munich deux pianos qu’il offre à Bülow : un demi-queue en chêne et un piano de concert « merveilleusement beau » que le musicien utilise pour se produire sur scène peu avant Noël : « Votre piano à queue est doté d’une voix fameuse, à la fois claire et complète. Tout le monde est d’accord pour dire qu’on n’en a jamais entendu de pareil à Munich. J’espère que l’Augsburger y consacrera un article. Cette fois-ci, Steinweg ne pourra pas soudoyer quelqu’un pour vous dénigrer ». Avant même l’arrivée des pianos, Bülow a écrit à Bechstein : « Le roi doit venir au début du mois prochain. La première des choses que Wagner et moi-même comptons lui octroyer [sic] est bien entendu un récital Bechstein ».
Trois ans plus tard, alors que Richard Wagner peut enfin rentrer à Munich après un long séjour forcé à l’étranger, Bechstein lui livre un instrument exceptionnel : un piano-secrétaire très pratique pour la composition. Bülow lui écrit avant la réception de l’instrument : « Nous sommes enchantés que le piano de Wagner soit terminé. Il s’agit d’une commande officielle que Sa Majesté a passée le 22 mai par l’entremise de mon épouse ». Bien que Cosima von Bülow ait entre-temps accouché d’une seconde fille dont Wagner est le père, elle reste officiellement sa secrétaire. Et Hans von Bülow d’écrire dans une autre lettre à Bechstein : « Votre divin piano-secrétaire a enthousiasmé le maestro. Avez-vous reçu son buste, envoyé en guise de remerciement ? D’autre part, le secrétariat royal a-t-il honoré votre œuvre d’art comme il se doit ? Si tel n’était pas le cas, je vous prierais de me le faire savoir, de manière à ce que je fasse immédiatement une réclamation — qui sera couronnée de succès ».
Hans von Bülow, qui ne ménage pas ses efforts pour faire la promotion des pianos Bechstein, est un personnage très nerveux qui souffre de céphalées de plus en plus fréquentes. Carl Bechstein le considère comme son ami et l’héberge chaque fois qu’il passe à Berlin. C’est ainsi que le pianiste, épuisé, vient souvent se reposer chez le facteur de pianos, qui veille sur lui et le protège des importuns, même les mieux intentionnés. Et lorsqu’il voyage, Bechstein lui fournit non seulement le piano dont il a besoin pour ses concerts, mais aussi des journaux, des cigarettes… et quelques blagues juives. Bülow affiche en effet un antisémitisme de salon, que ses amis juifs (notamment le contrebassiste Heinrich Grünfeld et le pianiste Moritz Moszkowski) supportent stoïquement et auquel ils répondent à l’occasion par des pointes d’esprit.
À la recherche de la voix idéale
L’amitié entre le facteur de pianos et « son » pianiste est totalement dépourvue de calcul. Même lorsque le succès commercial de son entreprise s’affirme, Bechstein continue de poursuivre l’idéal musical qui est le sien et reste un homme chaleureux et attentif à faire régner l’harmonie autour de lui.
Il en a l’occasion en juillet 1869 lorsque Bülow, totalement désespéré car estimant qu’il y a « péril en la demeure », lui demande de lui trouver un avocat et de lui faire parvenir un exemplaire de la législation prussienne en matière de divorce. Sa chère Cosima, née Liszt, c’est-à-dire fille de son maître vénéré, qui lui impose un ménage à trois depuis des années, demande maintenant le divorce afin de pouvoir épouser Wagner dont la femme, Minna, est entre-temps décédée.
Hans von Bülow quitte Munich un mois plus tard, léguant alors son piano à queue Bechstein à ses élèves. Arrivé à Berlin, il loge discrètement chez son ami Carl au numéro 5 de la Johannisstrasse, d’où il écrit au compositeur Joachim Raff une lettre pathétique qui se termine par la phrase : « Mes affaires personnelles seront réglées ici au début de la semaine prochaine et je serai alors libre comme un oiseau ».
Bülow est donc pour Bechstein un ami aussi compliqué que puissant. Ce qui n’empêche pas le facteur de pianos de rester modeste, comme en témoigne une lettre écrite fin 1868 : « Je pourrais presque être fier de l’amitié qui me lie à un personnage si important, un artiste célèbre dans le monde entier. L’humilité me porte cependant à considérer que je ne le mérite pas véritablement. J’ai juste eu de la chance, au début de ma carrière, qu’un dieu protecteur se penche sur mon atelier et me permette de devenir ce que je suis aujourd’hui ».
La grandeur d’âme se mesure à la réaction aux critiques
Cette amitié ne se dément pas bien que Bülow lance fréquemment des piques à Bechstein. Un jour, il se plaint vertement du manque de souplesse de la mécanique d’un instrument. Un autre, alors qu’on lui a livré un piano à queue pour un concert devant avoir lieu à Barmen, il qualifie l’instrument de « pitoyable », faisant alors un jeu de mots sur le nom de la ville et le mot Erbarmen, signifiant « pitié » en allemand. Et lorsqu’il s’est réfugié à Florence après son divorce, il écrit à Bechstein à l’issue d’un concert : « Je vous ai maudits, vous et votre misérable boîte pour castrat à bon marché. Je n’ai pu jouer qu’un seul morceau, la Ricordanza de Liszt, avant que les basses se mettent à claquer comme sur un Perau ». On peut être certain que cette comparaison avec un concurrent ne manque pas de blesser Bechstein cruellement, même si nous n’avons aucune trace écrite de sa réaction. Il est toutefois probable qu’avec le temps, le facteur de piano sait à quoi s’en tenir quant aux sautes d’humeur des grands pianistes : son expérience lui a appris leur propension à évacuer leur mal à l’âme en critiquant les instruments mis à leur disposition.
Néanmoins, Bülow fait parfois des remarques très détaillées sur la mécanique des pianos, par exemple lorsqu’il conseille à Bechstein d’ajouter un ressort à un certain endroit. Notons également que le pianiste se plaint souvent de l’échappement double façon Érard (un standard des pianos modernes), auquel il préfère l’échappement simple des pianos anglais. Bechstein, qui a compris que son ami souhaite un jeu plus facile et exige un son à la fois brillant et riche, va donc pour un temps fabriquer simultanément des pianos à échappement simple et échappement double.
Critiques et louanges n’altèrent toutefois en aucune manière les rapports entre les deux hommes, comme en témoigne une lettre de 1872 dans laquelle Bülow écrit : « Mon ami Bechstein m’a accueilli chez lui comme un prince. Il a mis à ma disposition un domestique en cravate blanche, qui monte la garde dans le vestibule et a été spécialement dressé [sic] pour refouler toute personne qui demanderait à me voir ».
Il n’est pas exclu que ce soit grâce à Bechstein que Bülow puisse mener à bien sa carrière de musicien. Pour reprendre une expression issue du Ring de Wagner, on pourrait dire que son ami Carl, qui a reconnu son génie, joue à la fois un rôle de père et de mère. Rappelons que nul pianiste avant Bülow n’a interprété le Premier concerto pour piano de Brahms et le Premier concerto pour piano de Tchaïkovski, et qu’en tant que chef d’orchestre, il a dirigé les premières de Tristan et Iseult et des Maîtres-chanteurs de Wagner. Bechstein, pour sa part, sait que seul un artiste nerveux et hypersensible comme Bülow est capable de mettre en valeur tout le potentiel des pianos qu’il fabrique.
En comparaison, la relation de Bechstein avec Liszt semble idéalement paisible. Tous les ans, l’entrepreneur envoie à l’Altenburg un nouveau piano à queue, et le compositeur le remercie en ces termes vers la fin de sa vie : « Formuler une appréciation sur vos instruments revient obligatoirement à en faire l’éloge. Je joue sur vos pianos depuis vingt-huit ans et les considère toujours comme les meilleurs. Selon l’opinion des autorités les plus compétentes ayant également joué sur vos instruments, il est superflu de formuler des compliments, car ils ne seraient que pléonasmes, périphrases et tautologie ».
Croissance des exportations
À la fin des années 1860, Bechstein exporte une grande partie de sa production, principalement vers l’Angleterre et la Russie, de sorte que le conflit franco-allemand de 1870/71 n’affecte pas le chiffre d’affaires. L’année où la guerre est déclarée, un nouvel agrandissement des ateliers permet même de produire jusqu’à cinq cents pianos par an. Mais avec le succès commercial arrivent aussi les premières contrefaçons : Carl Bechstein doit avoir recours à des avocats pour mettre un terme aux activités de petits malins qui, fabriquant des instruments aux performances modestes, espèrent mieux les vendre en les appelant « Eckstein », « Bernstein », « Beckstein » voire « Bechstein » lorsque, d’aventure, l’épouse du contrefacteur porte ce nom.
Après la guerre de 1870, les indemnités payées par la France contribuent à un essor phénoménal du marché immobilier dans l’Empire allemand nouvellement fondé. Berlin, notamment, voit apparaître des appartements bourgeois qui rappellent ceux que l’on connaît déjà à Paris : l’entrée principale se complète d’une entrée de service ; une chambre de bonne est aménagée près de la cuisine ; quant au salon, fréquemment qualifié de « chambre berlinoise », il se doit d’accueillir un piano droit ou, mieux encore, un piano à queue.
En 1877, un piano droit Bechstein d’une hauteur de 125 centimètres coûte 960 reichsmarks. (Cette nouvelle monnaie est venue remplacer le thaler après l’unification allemande.) Un piano droit de concert haut de 136 centimètres — sur lequel on peut par exemple mettre en évidence un buste de Beethoven ou Wagner — coûte quant à lui 1275 reichsmarks. Pour soixante-quinze marks de plus, on peut acquérir un quart-de-queue, mais il faut tout de même débourser trois mille marks pour un piano de concert long de 260 centimètres. Cette année-là, Carl Bechstein produit 672 instruments pour une valeur totale d’un million de marks et dispose d’un revenu personnel de 80 000 marks. Il peut donc être satisfait de son succès.
Un second site de production est ouvert en 1880 dans la Grünauer Strasse à Berlin-Köpenick, et sera agrandi six ans plus tard. Toujours en 1880, Carl Bechstein — qui offre une montre en or à ses employés pour leurs vingt-cinq ans de service — se fait construire une magnifique villa néo-Renaissance sur les bords du lac de Dämeritz, à Erkner près de Berlin. Le nom de cette propriété (« Tusculum ») renvoie aux Bucoliques de Virgile et plus encore à la villa Tusculanum de Cicéron. Avec cette référence à l’âge d’or de l’Antiquité, Bechstein entend notamment mettre en valeur l’éducation humaniste qu’il s’est appropriée en autodidacte. Cette villa, dans laquelle il exerce son hospitalité légendaire, devient rapidement un rendez-vous de la haute société berlinoise. Parmi ses hôtes de longue durée se trouve notamment Eugen d’Albert, qui y passe l’été 1883 et y compose le Concerto pour piano en si mineur. La villa est évidemment entourée d’un vaste parc, tandis qu’un canot électrique navigue sur le lac, ce qui souligne la volonté de Bechstein d’être toujours à la pointe du progrès technique. (Devenue l’hôtel de ville d’Erkner en 1938, la villa sera sévèrement endommagée par les bombes en 1944 puis partiellement reconstruite. Une rue de cette localité de banlieue porte le nom de Carl Bechstein depuis la réunification allemande.)
1890 - 1900
Bechstein, désormais qualifié d’« Érard prussien », est devenu un notable bénéficiant du titre officiel de conseiller commercial de la Cour. Le 4 octobre 1892, l’ouverture de la Salle Bechstein, sise à Berlin dans la Linkstrasse, vient parfaire sa renommée. Le bâtiment a été commandité par Hermann Wolff, organisateur de concerts, et construit sur des plans de Franz Schwechten, architecte ayant auparavant remodelé la Philharmonie de Berlin. Un article du Allgemeine Musikzeitung indique à ce sujet : « Les festivités d’inauguration de la Salle Bechstein s’étireront sur trois jours. Le 4 octobre, Herr Dr. Hans von Bülow jouera notamment la Fantaisie en ut mineur de Mozart, les Adieux de Beethoven, des œuvres pour pianos de Brahms inédites, le Carnaval de Schumann et la Fantaisie en ut majeur, op. 12 de Kiel. Le 5 octobre, le quatuor à cordes de Joseph Joachim interprétera, avec la participation de Johannes Brahms, diverses œuvres du maestro viennois : Quatuor pour cordes, Quintette pour clarinette et cordes, Sonate pour violon et piano. Le 6 octobre, enfin, Anton Rubinstein jouera l’une de ses meilleures œuvres : le Sextuor pour cuivres ».
À cette date, Bülow dirige depuis six ans une formation musicale qui connaît un succès phénoménal : l’Orchestre philharmonique de Berlin. Bien que ses longues interventions rhétoriques lui valent un sobriquet (« l’orateur de concert »), Bülow est incontestablement une figure majeure de la vie culturelle de la capitale allemande. Ce que personne ne peut toutefois encore savoir, c’est que le concert d’inauguration de la salle Bechstein sera aussi le concert d’adieu de Bülow. Sa veuve, Marie von Bülow, écrira lorsqu’elle publiera la correspondance de son mari mort en 1864 : « Les douleurs s’intensifiant, il avait dû se résoudre à consulter le professeur Schweninger, qu’il connaissait personnellement et qui traitait également Bismarck. La veille du concert d’inauguration, il interrompit le traitement (des bains chauds de la tête) car les douleurs le faisaient encore plus souffrir. Obsédé par la hantise de perdre la mémoire à cause de ces douleurs, il n’eut pas d’autre ressource pour les calmer que de jouer des heures durant. Cette journée fut comme une agonie. Lorsqu’il sortit pour se rendre au concert, il déclara : “Celui qui me tirerait maintenant une balle dans la tête serait un véritable ami”.
Adieu Bülow
La haute société berlinoise, invitée par H. Wolff pour l’inauguration de la salle le 4 octobre 1892, ne savait pas qu’elle assistait au chant du signe, à des adieux définitifs. Hans von Bülow ne devait plus jamais jouer devant un public recueilli. Ce grand maître du piano, capable de révéler à ceux qui l’écoutaient les trésors de subtilité qui sommeillaient en eux, se tut pour toujours après cette soirée ».
Un article du Neue Zeitschrift für Musik décrit quant à lui la salle en ces termes : « Elle n’est pas gigantesque, puisqu’elle ne peut accueillir que cinq cents personnes environ. Elle a été principalement conçue pour des soirées à caractère intime (récitals de piano, musique de chambre, lieder), mais peut aussi être utilisée pour des conférences. À n’en pas douter, elle répond ainsi à un besoin de la vie musicale berlinoise. […] Ce bâtiment dû à Schwechten, architecte de Sa Majesté, offre non seulement une décoration de bon goût, mais aussi une excellente acoustique, comme on a pu le constater lors des trois concerts d’inauguration sur lesquels nous reviendrons plus tard. Schwechten s’est probablement inspiré de notre Académie de chant puisque, lorsqu’on pénètre dans la Salle Bechstein, on a l’impression d’entrer dans une version rajeunie de ladite académie ».
À l’intérieur de ce bâtiment dans le style de la Renaissance italienne, des colonnes corinthiennes structuraient les murs blancs et dorés, tandis que de riches stucs agrémentaient les plafonds. Une statue de Polymnie réalisée par le professeur Calandrelli d’après un modèle antique se trouvait dans une niche derrière la scène, consacrant ainsi l’apogée de Bechstein dans l’« Athènes sur la Spree ». La Salle Bechstein disposait déjà de l’électricité en 1892, mais l’escalier d’apparat ne fut construit que l’année suivante. Elle a été entièrement détruite par les bombes en 1944.
Fin d’une vie exceptionnelle
Carl Bechstein, qui jouit au tournant du siècle d’un revenu annuel de plus de 300 000 marks et a accumulé une fortune estimée à environ 4,75 millions, fait construire une nouvelle manufacture dans la Reichenberger Strasse (Berlin-Kreuzberg) en 1897. Il meurt trois ans plus tard, le 6 mars 1900, trois mois seulement après sa femme, et est enterré dans le caveau de famille du cimetière de la paroisse protestante de la Sophienkirche.
Son parcours exceptionnel, typique des industriels de la seconde moitié du XIXe siècle, aura été basé d’une part sur la confiance en soi, d’autre part sur la foi dans les vertus prussiennes et les valeurs de l’Occident. Attentif au bien-être de ses employés, il avait eu avec le personnel des rapports qu’on peut qualifier de paternalistes mais qui n’étaient pas véritablement modernes : les assurances sociales, ainsi que les caisses de retraite et les grèves avaient toujours eu pour lui quelque chose de suspect.
Le service à café que la manufacture royale de porcelaine de Berlin (KPM) produit à l’occasion de sa mort figure son portrait entouré de lauriers et de l’inscription : « Carl Bechstein, 1826–1900 ». La disparition du patriarche marque la fin d’une époque : désormais, l’entreprise sera dirigée par ses descendants, qui constituent une sorte de clan.
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